Retours sur la conférence organisée par Le Monde, 5 avril 2018.

Jeudi 5 avril se tenait le deuxième volet d’une série de débats sur les villes inclusives. Après un premier volet sur l’inclusion des millenials, la thématique du jour était : « Une ville pour tous et toutes ». Différents intervenants ont permis d’apporter un éclairage sur la manière de comprendre et de favoriser l’intégration des femmes dans la ville.

 

La ville, un milieu spatialisé selon le genre

Tout d’abord, Marianne Blidon, enseignante-chercheuse à Paris-1 Panthéon Sorbonne, a donné un bref aperçu des différents aspects soulignant la prépondérance du genre comme critère de construction de la ville. A travers l’exemple des toilettes publiques, elle souligné le fait que le genre est actuellement un critère de spatialisation. Dès le plus jeune âge les enfants intègrent cette nécessité d’un espace différencié pour homme et femme. Alors qu’aux Etats-Unis, la séparation était, auparavant, faite sur critère racial, il semblerait qu’aujourd’hui, nous ayons « besoin » de penser ce type d’aménagements à travers la catégorie du genre. Cette logique étant construite, elle peut aisément se déconstruire, avec toutefois la limite suivante : il ne suffit pas de créer des espaces pour que les personnes se l’approprient, l’influence des cultures et représentations restant prépondérante.

 

Quels sont les outils disponibles pour effectuer un diagnostic sur l’inclusion des femmes ?

Julien Fernandez, travaillant dans l’ONG Womenability a présenté le fonctionnement et l’intérêt des marches exploratoires. Lancées dans 15 villes à travers le monde, elles visent à récolter le ressenti des femmes dans l’espace public qu’elles fréquentent au quotidien, mais également à sensibiliser les hommes à ces problématiques. En effet, par petit groupe mixte (80% de femmes et 20% d’hommes généralement), le principe est d’arpenter les rues et espaces quotidiens des femmes pour qu’elles analysent les points faibles et points forts de ceux-ci, en lien avec leur sentiment de sécurité et de bien-être. Les hommes sont là pour noter le ressenti de ces femmes, en plus du questionnaire qu’elles remplissent individuellement. Ces marches servent de diagnostics, qui peuvent ensuite promouvoir de nouvelles actions, par exemple installer des porte-bébés sur les vélos en libre-service, ou encore organiser des sessions dédiées aux filles dans les activités généralement associées aux garçons, comme les skate-parks, ou les ateliers de réparation de vélo, le tout pour donner confiance aux jeunes filles. De plus, rendre l’espace public plus égalitaire en termes de genre permet généralement de favoriser l’égalité avec d’autres publics, tels que les personnes handicapées ou âgées.

L’observation ethnographique est aussi un moyen de faire émerger ces problématiques. Cette démarche a été présentée par Chris Blache de Genre et Ville. Deux études ont été menées sur deux places à Paris : La Madeleine et le Panthéon. Si à première vue, les femmes sont autant représentées que les hommes dans ces espaces (caractérisés par leur dynamisme), les comportements sont très différents selon le genre. Les femmes passent peu de temps immobiles dans l’espace public. Celles-ci sont rarement assises seules, et cherchent souvent à recréer un espace privé de par un enfermement du corps (jambes croisées, regard vers le bas). Pour rééquilibrer cette occupation de l’espace, il s’agit de créer des aménagements inclusifs, par exemple ceux de la place du Panthéon ont été pensés pour recréer l’ambiance d’un parc, le parc étant un espace relativement mixte. La méthode à suivre est donc la suivante : produire une cartographie des mobilités, des marches sensibles, une observation ethnographique, orienter l’analyse au regard du critère du genre et programmer de nouveaux aménagements ou projets.

 

Des bonnes pratiques qui se développent

Jean-Christophe Choblet, scénographe urbain, explique l’importance d’intégrer la nature dans les espaces publics pour recréer de l’inclusion. En effet, la nature est un système changeant, cela réduit l’émergence d’habitudes et les appropriations définitives de l’espace. Les espaces publics doivent recréer cette logique calendaire pour être inclusifs. Ils doivent notamment être ouverts, en évitant la création de frontières (des grilles autours d’un parc par exemple) car celles-ci rendent un espace appropriable par une population qui peut facilement en exclure une autre. Jean-Christophe Choblet a mis en avant les nouvelles initiatives de la Ville de Paris qui commence à prendre ces problématiques en compte, notamment à travers la restructuration de sept grandes places dans la capitale.

 

De la nécessité d’un budget alloué à l’inclusivité de la ville

Ces diagnostics et projets ne sont pas viables sans un réel budget alloué à ces questions, notamment dans les collectivités qui prennent en charge la politique de la ville. Gunilla Westerberg-Dupuy (Mairie de Suresnes) et Yéléna Perret (Mairie d’Aubervilliers) ont expliqué la manière dont les collectivités peuvent intégrer ces problématiques. Derrière le « gender budgeting », il y a l’idée selon laquelle le budget d’une institution reflète ses priorités. A travers des retours d’expérience de deux mairies dont l’affiliation politique diffère, il est apparu que la question du genre est relativement transpolitique. L’attribution d’un budget genré en faveur des hommes est déjà présente dans les collectivités mais de manière indirecte, par exemple, les dispositifs généralement utilisés par les hommes sont plus subventionnés que ceux utilisés par les femmes. Il s’agit donc de rééquilibrer ces budgets, par exemple en conditionnant l’octroi de subventions à l’ouverture de sections féminines dans les clubs sportifs. Plusieurs canaux sont possibles : les équipements, les subventions, les appels à projet, etc. Mais il s’agit avant tout de sensibiliser et former les équipes municipales à ces problématiques.

Hélène Bidard, Maire adjointe à l’égalité hommes-femmes à Paris et Geneviève Letourneux, Déléguée aux droits des femmes à la Ville de Rennes, ont exposé quelques projets actuellement menés dans leurs villes respectives. A Rennes, des initiatives telles que des parcours éducatifs sont mis en place par les villes et d’autres associations afin de rendre visible le matrimoine et lutter contre l’invisibilisation des femmes dans l’histoire. A Paris, des marches exploratoires sont menées dans les différents arrondissements et des travaux ont été menés avec des professionnels de la publicité afin d’ajouter une clause contraignante dans la convention établie avec JCDecaux : interdire les publicités à caractère sexiste. Si des projets concrets commencent à émerger, il reste néanmoins une limite à ces initiatives : celles-ci sont généralement dans une logique de processus, de mise en mouvement et non dans une logique de résultats, ainsi il est plus difficile de rendre compte de l’utilisation et de l’impact des budgets alloués à ces initiatives, ce qui réduit les possibilités de financement.

 

Les nouvelles technologies au service des femmes ?

Les nouvelles technologies peuvent être utiles, non pas à l’inclusion, mais du moins au sentiment de sécurité des femmes. Deux exemples d’applications ont été présentés. Le premier est l’application App-Elles, fondée par Diariata N Diaye. Cette dernière explique que dans des situations d’insécurité, les personnes appellent rarement les services tels que la police, mais préfèrent contacter des personnes de confiance. A partir de ce constat, elle a créé cette application simple d’utilisation, qui propose 3 touches. La première sert à passer un appel d’urgence aux personnes de confiance que l’utilisateur enregistre au préalable, la deuxième sert à contacter des associations spécialisées, la troisième permet d’avoir des renseignements sur les sujets liés à l’agression. La deuxième application, Mon Chaperon, a été créée par Fabien Boyaval. Celle-ci permet de partager un trajet à pied ou en transport en commun avec une personne faisant le même trajet (nocturne généralement), pour augmenter la confiance et diminuer l’insécurité ressentie par les personnes. Celles-ci sont mises en contact avec un système de matching.

Toutes ces problématiques peuvent directement être réfléchies par les acteurs de l’immobilier qui s’intéressent au bien-être de leurs occupants. Certaines démarches peuvent être reproduites à l’échelle du bâtiment, d’autres peuvent être discutées dans le cadre de travaux à l’échelle du quartier en partenariat avec les différentes collectivités ou acteurs de la société civile. Penser la Smart city ne se fera pas sans une réflexion sur l’inclusion des différentes populations et leurs attentes spécifiques.

 

15 juin : prochaine conférence du Monde sur la ville intergénérationnelle.

 

Pour aller plus loin :

X